RCHIVES
Jacques Delors, la construction européenne et la guerre en Ukraine
Stéphane DUBOIS, Agrégé de Géographie, Professeur de chaire supérieure en CPGE
Stéphane DUBOIS est connu par ses travaux en géopolitique
En guise d’introduction. L'Union européenne, ou l’art de faire, désormais, de la géopolitique
Jacques Delors incarne à lui seul un des moments les plus fastes de la construction européenne. Social-démocrate chrétien, humaniste dans l’âme, Il préside la Commission européenne deux mandats durant (1985-1995). Alors que l’idée même d’Europe est à ce moment quasiment consensuelle au sein des élites politico-économiques du Vieux continent, l’Europe incarne à cette époque une puissante mécanique, libérale et marchéiste, d’intégration territoriale et politique par la levée des frontières, l’interconnexion des réseaux nationaux (de transport, de l’énergie…) et le décloisonnement des marchés à une échelle communautaire.
Tout au long de ses mandats, deux notions semblent absentes dans le logiciel de la construction européenne : la puissance et la géopolitique. La première postule le principe d’un monde de rapports de force et la seconde raisonne en termes de rivalités de pouvoir inscrites dans les territoires. Or, Jacques Delors semblait animé par deux regrets majeurs. Le premier réside dans l’incapacité de l’Union européenne à éteindre la tragédie de la guerre en ex-Yougoslavie. Le second renvoie à l’incapacité, durant des décennies, des institutions européennes à construire une Europe plus offensive dans les grandes rivalités internationales.
Or, dès 2019, un virage s’amorce. Celui d’une Commission européenne définie par sa propre Présidente Ursula von der Leyen comme plus géopolitique. Cette même année, l’espagnol Josep Borell devient Vice-président de la commission européenne et Haut représentant de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité – lui qui fait partie de ceux que Pascal Boniface appelle les « partisans de longue date d’une relative autonomie européenne ». Et, forcément, l’attaque russe lancée contre le territoire ukrainien le 24 février 2022 transforme le virage en véritable rupture.
Entrant dans le feu du conflit, l’Union européenne contredit alors un de ses paradigmes de fond, à savoir le rejet fondateur d'une politique de puissance.Ce faisant, elle clôture une longue tradition de railleries à l'égard de la supposée impuissance européenne, tout particulièrement entretenues par l’allié états-unien. Entre boutades de grands diplomates et aphorismes cinglants, l’Europe a maintes fois été présentée comme volontairement impuissante dans un monde fragmenté et conflictuel, bref, un paisible herbivore évoluant dans un marigot de cruels carnivores.
Pour l’Union européenne, la guerre en Ukraine ne peut être neutre. A ses frontières communautaires, sévit un conflit de très haute intensité et polymorphe. Guerre hybride ayant recours aussi bien à l’artillerie la plus classique qu’aux cyberattaques insidieuses, guerre territoriale dans laquelle la Russie occupe quasiment 20 % de l’Ukraine, guerre d’attrition qui s’étire sur un front de plus de 1 200 kilomètres, elle télescope les narratifs contradictoires construits par Moscou et Kiev et oppose au jeune Etat ukrainien un modèle politique russe à la fois illibéral, conservateur et autoritaire.
A cette aune, il est légitime de se demander si, avec « le retour de la guerre » à ses frontières, l'Union européenne rentre, de façon autonome et souveraine, dans l'arène des grands rapports de force géopolitiques ?
Le « refus fondateur » (Maxime Lefebvre) de l’action militaire et du rapport de force violent
Il est, en effet, judicieux de rappeler que, contrairement, à nombre d’idées-reçues, la construction européenne n’a jamais placé la puissance au centre de son logiciel interne.
Par puissance, l’on entendra la capacité d’une unité politique à imposer sa volonté aux autres unités. Cette capacité, Serge Sur l’explicite à travers une formule synthétique : « capacité de faire, de faire faire, d'empêcher de faire et de refuser de faire ». Mais Thierry de Montbrial rappelle que la puissance n’existe que si elle s’exerce véritablement et prend la forme d’actes précis. Elle devient alors « la combinaison du potentiel et du passage à l’acte ».
Or, dans sa matrice originelle, le propos géopolitique de l’Union européenne, c’est de défendre des valeurs et des principes et d’apparaître justement comme une construction qui refuse la force afin de proposer, à l’échelle mondiale, une véritable alternative. Ainsi, comme le rappelle le Traité de l’Union européenne de 2007 (article 3-5), « dans ses relations avec le reste du monde, l'Union affirme et promeut ses valeurs et ses intérêts et contribue à la protection de ses citoyens. Elle contribue à la paix, à la sécurité, au développement durable de la planète, à la solidarité et au respect mutuel entre les peuples, au commerce libre et équitable, à l'élimination de la pauvreté et à la protection des droits de l'homme, en particulier ceux de l'enfant, ainsi qu'au strict respect et au développement du droit international, notamment au respect des principes de la charte des Nations unies ».
L’Union européenne peut alors être assimilée à une puissance libérale ou un « Empire démocratique », comme l'a désignée Philippe Moreau-Defarges, véritable symétrique, mais inverse, de la « République impériale » (Raymond Aron) que sont les Etats-Unis. Pour l’UE, deux missions sont primordiales : affirmer un certain nombre de valeurs politiques et économiques cardinales (Etat de droit, démocratie libérale, économie de marché), les incarner et les défendre autant que faire se peut à l’échelle internationale. Dans un monde hobbesien chaotique, facilement inflammable, polycentrique et fracturé notamment par le jeu de puissances assertives porteuses d’un projet de désoccidentalisation, la construction européenne apparaît forcément comme en porte-à-faux.
Ce porte-à-faux semble d’autant plus fort que la Commission européenne suit aujourd’hui une feuille de route au sein de laquelle prévaut une géopolitique qui se veut essentiellement bienveillante : ses quatre maîtres-mots sont
Act Secure Invest   Cooperate
Bref, un acteur géopolitique qui se veut agissant mais au prisme de sa sécurité, dans une logique de coopération avec ses partenaires et dans une quête idéaliste, d’esprit kantien, de paix perpétuelle.
D’ailleurs, lorsque l’Union européenne a lancé des troupes dans le monde, ce sont d’abord des missions de stabilisation des territoires en conflit et de sécurisation des populations. Il faut en effet rappeler que, depuis 2003, ce sont plus de 40 missions dans le cadre de la Politique de Sécurité et de Défense Commune (PSDC) que l’UE a menées à bien. Capable de mener à bien des opérations au sol (Althea à Bosnie-Herzégovine), en mer (contre la piraterie au large des côtes somaliennes dans le cadre d’Atalante), elle mène aussi des opérations de gestion civile des crises, telle la mission EUJUSTLEX de formation de forces de police et de justice menée en Irak. Au final, en 2024, ce sont 25 opérations qui étaient en cours en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.
Dès les années 1950, une Europe de la défense est promue par les plus ardents thuriféraires de la construction européenne. Jugée, par les uns, supranationale et, par les autres, favorable au réarmement d’une RFA trop facilement assimilable par ses contempteurs à l’Allemagne nazie qui, une décennie plus tôt, avait mis l’Europe à feu et à sang, le projet de CED (Communauté Européenne de Défense) fut récusé par le Parlement de celle qui avait pourtant porté le sujet : la France.
Aujourd’hui, l’Europe de la Défense est la mission principale de la Politique de Sécurité et de Défense Commune (PSDC) - cette dernière faisant partie intégrante de la Politique Etrangère et de Sécurité Commune de l’Union européenne (PESC). La PSDC est le principal cadre d’action au moyen duquel les États membres peuvent développer une culture stratégique européenne de sécurité et de défense. Elle a pour objectifs principaux de traiter ensemble les conflits et les crises, de protéger l’Union et ses citoyens, de renforcer la paix et la sécurité internationales.
Faut-il pour autant parler d’une Europe de la défense supranationale, s’imposant à la souveraineté des Etats. Certes non puisque l’article 42 du TUE dispose que les décisions relatives à la PSDC sont prises par le Conseil de l’Union européenne à l’unanimité, sur proposition du Haut représentant de l’Union ou sur initiative d’un Etat membre avec, in fine l’objectif de définir progressivement une politique de défense commune de l’Union.
Rappelons que, c’est dans le cadre de l’Europe de la Défense qu’un certain nombre d’actes majeurs ont été posés. Le 25 juin 2018, à l’appel de la France, neuf Etats membres de l’UE ont également lancé l’Initiative Européenne d’Intervention (IEI). Elle a pour objectif de créer un noyau dur d’Etats prêt à agir rapidement en cas de besoin. Elle est composée d’un secrétariat permanent, qui met en liaison les autorités militaires des Etats par le biais de discussions stratégiques deux fois par an, et organise une rencontre annuelle des ministres de la Défense. Les interventions menées sous la coupe de l’IEI peuvent aller des opérations militaires classiques à l’assistance aux populations en cas de catastrophe naturelle.
Par ailleurs, le Fonds européen de défense a été lancé le 1er janvier 2021, après deux programmes pilotes initiés en 2017. Doté d’un budget de 7,9 milliards d’euros pour la période 2021-2027, il vise à stimuler les projets transnationaux de coopération industrielle en matière de défense.
Les chefs d’Etat et de gouvernement des Vingt-Sept adoptent le 25 mars 2022, la boussole stratégique qui est un document qui fixe les grands objectifs européens en matière de sécurité et de défense à l’horizon 2030. Le document prévoit notamment la création d’une Capacité de déploiement rapide de l’Union européenne, à savoir 5 000 militaires mobilisables lorsque les circonstances l’exigeront et qui agiront sous drapeau européen.
Enfin, rappelons que l’Europe de la Défense, ce sont aussi des coopérations entrepreneuriales majeures, à l’image d’Airbus Defence and Space (ADS) qui est l’une des trois divisions du groupe européen Airbus et qui est spécialisée dans les avions militaires, les drones, les missiles, les lanceurs spatiaux et satellites artificiels. Quant aux projets SCAF et MGCS, ils visent à développer des systèmes de combat d’avenir, avec une forte numérisation des dispositifs militaires. Le premier vise à la fabrication d’un avion de chasse européen ajusté aux enjeux de la guerre numérique, le second à fabriquer un char de combat apte à répondre sur le terrain à toute menace technologiquement avancée.
Dès lors, le 24 février 2022, au moment où les troupes russes franchissant la frontière de l’Ukraine lancent ce que les autorités du Kremlin appellent initialement une Opération militaire spéciale - le vocable guerre n’étant utilisé que récemment à Moscou, - l’Union européenne semble à la fois mal préparée, divisée et fondamentalement déphasée par rapport au contexte. L’ampleur de la réponse européenne n’en fut que plus spectaculaire.
II Le tournant ukrainien : Un « changement d'époque (Zeitenwende) » (Olaf Scholz). L’UE change de paradigme
Il faut tout d’abord rappeler que le soutien européen a été un soutien financier : dons, aides d’urgence, financements structurels, aides à la reconstruction, envoi de matériels militaires... Sur la période 2022 à 2024 (de janvier à janvier), les engagements financiers en tous genres pris par l’UE et ses pays-membres s’élèvent à plus de 144 milliards d’euros, selon le Kiel Institute, qui souligne alors que, en février 2024, l'Europe devance les Etats-Unis dans l'aide internationale à Kiev.
Afin d’organiser le financement et la livraison d’armes à Kiev, les institutions européennes ont ressorti des tiroirs un vieil instrument, mis en place dans un tout autre contexte et pour un tout autre lieu. La Facilité européenne pour la paix a, en effet, été créée en 2004 pour l'Afrique. Permettant de livrer des armes létales, cette initiative européenne a initialement été utilisée pour soutenir matériellement et financièrement Kiev. Sur le seul plan de l’équipement de combat, ce sont plus de 33 milliards d’euros qui ont été provisionnés pour équiper l’armée ukrainienne.
En outre, l’Union européenne a lancé, en octobre 2022, une vaste mission de formation de 15 000 militaires ukrainiens. Car l’envoi de matériels ouest-européens à des troupes non-initiées à ce type de technologie n’est pertinent que si les hommes ont la connaissance suffisante pour les manier à bon escient.
Au final, cette Europe qui ne raisonnait pas en termes de puissance s’est assignée à elle-même trois objectifs majeurs qui sont au cœur des logiques de hard power militaire. Le premier consiste à livrer au plus vite des armes sol-sol et des munitions d'artillerie (notamment des obus de 155 mm utilisés dans l’armée ukrainienne). Le deuxième renvoie à l’accélération des procédures permettant l'achat de munitions à travers des achats groupés. Le troisième, de plus ample envergure, consiste à renforcer l'industrie de défense européenne. Ainsi, le 3 mai 2023, la Commission européenne a proposé l’Acte de Soutien à la Production de Munitions (ASPM), afin d’intensifier et d’accélérer la production industrielle de munitions, de renforcer les capacités européennes de défense, la sécurité, et de répondre aux besoins urgents des forces armées ukrainiennes.
Et ce qu’il faut souligner, c’est que, à chaque fois, les prises de décisions ont été faites dans un temps record, avec une quasi-parfaite unanimité des Etats membres.
Outre le soutien militaire, l’Union européenne fait le choix de lancer contre Moscou une guerre économique de grande ampleur. Depuis février 2022, c’est plus d’une dizaine de sanctions (le 16 décembre 2024, c’est le 15ème train de sanctions qui est adopté) qui ont été prises contre la Russie, l’Union européenne emboîtant ici directement le pas à l’administration américaine. Il s’agit à la fois de toucher les points forts de l’économie russe, de tenter de bloquer sa projection commerciale à l’international et de cibler plus spécifiquement les avoirs d’un certain nombre de hauts dirigeants politiques et économiques du pays.
L’Union européenne, dans le cadre de son programme RePowerEU a instauré un embargo sur l’essentiel de ses achats de pétrole venu de Russie et tente d’imposer un plafonnement des prix du pétrole russe à destination de pays tiers. Ce type d’embargo et de sanction s’impose à d’autres flux commerciaux, comme les importations européennes de diamant, de charbon ou d’or. Logiquement, toute transaction commerciale sur les armes entre Moscou et des pays de l’UE est proscrite. C’est aussi dans ce cadre que 210 milliards d’euros d’actifs russes en Europe ont été bloqués .
De façon plus ciblée, Bruxelles a aussi décrété une interdiction de séjour et un gel des avoirs de Vladimir Poutine mais aussi de nombres de grands patrons russes, de hauts dignitaires de l’Etat.
Enfin, dans le but de bloquer toute rhétorique russe, la Commission européenne interdit, quelques jours après l’attaque du 24 février, de diffusion dans toute l’Europe un certain nombre de grands médias officiels russes, soit RT (Russia Today), Sputnik et 11 autres organes de presse.
Parmi les éléments éloquents qu’il faut souligner, figure le consensus des Etats-membres de l’UE autour des mesures prises vis-à-vis de la Russie.
Ainsi, la Hongrie a toujours maintenu des contacts avec Moscou après l’attaque du 24 février 2024. Participant au sommet chinois de la Belt and Road Initiative, le dirigeant magyar Viktor Orban serre, à cette occasion, ostensiblement la main de Vladimir Poutine. En outre, dans le cadre de négociations commerciales bilatérales, la Hongrie maintient ses liens avec Moscou : plus des deux tiers de son gaz viennent de Russie et Rosatom continue de construire deux réacteurs nucléaires sur le site de Paks II.
Pour autant, la Hongrie n’a pas bloqué les dispositifs de soutien européen à Kiev. Par exemple, en février 2024, ce sont les 27 dirigeants européens qui se mettent d'accord sur une enveloppe supplémentaire de 50 milliards d'euros pour soutenir l'Ukraine dans le cadre du budget de l'UE. A priori réticent, Orban a fini par se ranger du côté de ses partenaires. C’est la même chose en décembre 2024 lorsqu’il menace de bloquer le 15ème train de sanctions. En adoptant cette tactique oscillante, Budapest reste un partenaire de choix pour Moscou et un interlocuteur indispensable pour tous ses partenaires européens – lesquels l’accusent régulièrement de chantage alors que le régime orbanien est régulièrement pointé du doigt à Bruxelles pour son caractère illibéral.
III Vers une UE puissance (Emmanuel Macron), souveraine et indépendante ?
La souveraineté militaire de l’Europe doit toujours être analysée à l’aune d’un paramètre discrrimant : le couplage strict entre l’Union européenne et l’Otan en matière sécuritaire et militaire.
Ainsi, ce principe est posé dès le Sommet européen de Saint-Malo en 1998. En matière de sécurité, l’Europe s’engage à ne pas entrer dans une logique de duplication de l’OTAN, c’est-à-dire à ne pas créer une structure parallèle. En outre, elle prend l’engagement de ne pas découpler sa sécurité de celle des Etats-Unis et elle s’engage à ne générer aucune discrimination à l’égard de pays européens non membres de l’UE mais intégré dans l’Otan.
En retour, lors du Sommet de l’OTAN à Prague en 2002, les pays membres de l’organisation se déclarent disposés à donner à l’Union européenne l’accès aux moyens et aux capacités de l’OTAN pour des opérations dans lesquelles l’Alliance n’est pas engagée militairement. Par ailleurs, cette même année l’UE et l’OTAN signent une déclaration commune sur la politique européenne de sécurité et de défense. Cet accord ouvre la voie à une coopération politique et militaire, poussée et active, entre les deux organisations.
D’ailleurs, l’Europe reste, dans les dispositifs stratégiques militaires états-uniens, une aire majeure de projection de forces. 100 000 soldats américains servent sur le Vieux Continent et les dispositifs américains assurent 100 % de la défense balistique au sein du territoire otanien.
De fait, le renforcement du lien entre l’OTAN et les pays de l’UE, ne cesse de se solidifier à mesure que certaines puissances européennes rentrent dans le rang otanien. S’étant volontairement écartée du Commandement intégré de l’OTAN – la diplomatie gaullienne s'affirmant ainsi avec force sa volonté d’alliance avec les EUA mais sans alignement –, la France le réintègre en 2009. Et alors qu’elle était opposée à l’idée d’intégrer rapidement l’Ukraine à l’OTAN (pour ne pas heurter la puissance russe), elle finit par se convertir à cette possibilité lors du Sommet annuel de l’OTAN de Vilnius en juillet 2023.
Le choix de l’ancrage aux Etats-Unis pose néanmoins une question : celle de la fiabilité et de la constance du partenaire américain. Le premier mandat de Donald Trump (2017-2021) a, en effet, posé un certain nombre de questions majeures… lesquelles sont susceptibles de se poser derechef avec son retour à la Maison Blanche le 21 janvier 2025.
Isolationniste lorsque l’intérêt national le justifie à ses yeux, jouant la carte de la Realpolitik et des rapports de force dès qu’ils favorisent le pays, l’administration trumpienne s’est avérée d’un cynisme assez redoutable avec l’Europe. Car, comme le rappelle le Professeur Michael Klare, pour Donald Trump et ses affidés, « la politique étrangère doit être régie par la poursuite effrénée de l’avantage économique et stratégique », ce qui conduit à faire « passer avant tout les intérêts nationaux essentiels des Etats-Unis ».
Dans le discours, l’Europe a donc a été ravalée au rang d’adversaire systémique parce que concurrent économique majeur. Chacun en Europe se souvient de ce tweet ravageur de juillet 2018, dans lequel le Président américain affirmait : « Je pense que nous avons beaucoup d'ennemis. Je pense que l'Union européenne est un ennemi, avec ce qu'ils nous font sur le commerce. Bien sûr on ne penserait pas à l'Union européenne, mais c'est un ennemi ».
En outre, la relation OTAN/UE s’est considérablement dégradée dès lors que Washington a considéré que l’effort budgétaire des Européens pour leur sécurité était insuffisant. Selon l’administration Trump, le maintien des alliances s’avère pour les Etats-Unis coûteux et potentiellement révélateur de la faiblesse du pays – car contraint pour tenir son rang à se lier les mains dans des partenariats aux multiples conditionnalités et réciprocités. C’est à ce moment-là que Donald Trump taxe l’OTAN d’« obsolète », Emmanuel Macron préférant considérer l’OTAN en état de « mort cérébrale ». Il réclamait aux Européens d’accroître leurs dépenses militaires afin de respecter leur engagement, pris en 2014, de les porter à 2 % de leur PIB. C’est aujourd’hui chose faite… alors que Donald Trump demande en janvier 2025 non pas de respecter le seuil des 2% mais désormais de 5%.
Alors que Jacques Delors s’est toujours efforcé de préserver l’unité de l’Europe, celle-ci avance en ordre dispersée sur maints sujets et la question militaire ne fait pas exception. A cet égard, il est loisible de proposer une typologie en trois points portant sur les voies géopolitiques qu’empruntent certains Etats influents en Europe ainsi que sur la vision géopolitique qu’ils défendent dans la construction européenne elle-même.
Le premier grand axe est incarné, d’une certaine façon par l’Allemagne qui tient une posture résolument atlantiste, renforcée plus encore sous la houlette du chancelier Olaf Scholtz. Déjà sous l’autorité de la chancelière Angela Merkel, en 2020, la Ministre de la Défense Annegret Kramp-Karrenbauer affirme sans ambages que « l’idée d'une autonomie stratégique indépendante des Etats-Unis est fausse » dans un discours liminaire tenu devant les étudiants de l'université des forces armées fédérales. Et de considérer que « sans les capacités nucléaires et conventionnelles de l'Amérique, l'Allemagne et l'Europe ne peuvent se protéger. C'est un fait ».
D’ailleurs, dans le cadre de la problématique de la Guerre en Ukraine, l’Allemagne a fait deux choix. Le premier consiste à renforcer le potentiel militaire du pays. Lançant un Fonds spécial de défense doté de 100 milliards d’euros sur 5 ans, celui-ci s’ajoute au budget de la défense afin de moderniser la Bundeswehr et de permettre à l’Allemagne d’atteindre et de dépasser le seuil de 2 % du PIB consacré annuellement à l’armée. Le deuxième choix consiste à se rapprocher plus avant des Etats-Unis pour mener à bien cette modernisation. Berlin a donc fait le choix d’acquérir du matériel militaire américain (achat de 35 chasseurs F-35 et d’avions patrouilleurs maritimes de type P8-A Poséidon).
En relative contradiction avec les postures atlantistes, la France tend à tracer un deuxième grand axe. Dès septembre 2017, le Président Emmanuel Macron rappelle que la France est historiquement attachée à une Europe technologiquement souveraine et stratégiquement autonome. Le discours présidentiel tenu à la Sorbonne et intitulé Initiative pour l’Europe pose la nécessité d’une refonte de l’Europe autour de thématiques fortes qui ont notamment été les fils conducteurs posés par la France lorsqu’elle a présidé le Conseil de l’UE lors des six premiers mois de l’année 2022 : Relance, puissance, appartenance. Et lors de son deuxième discours de la Sorbonne, le 25 avril 2024, le Président Macron donne une définition de ce qu’il entend par souveraineté européenne et, surtout, ce qu’il faut entendre à travers le concept d’Europe puissance : « l’Europe puissance, c’est simple, c’est une Europe qui se fait respecter et qui assure sa sécurité. C’est une Europe qui assume d’avoir des frontières et qui les protège. C’est une Europe qui voit les risques auxquels elle est exposée et qui s’y prépare ».
D’une certaine façon, la Hongrie de Viktor Orban incarne un troisième axe : celui du pur intérêt national. Membre de l’UE et de l’OTAN, la Hongrie n’en a pas moins conservé des liens forts avec la Russie. Ayant tout intérêt à conserver son ancrage à l’UE dont la Hongrie est une grande bénéficiaire (investissements, aides structurelles, subventions liées à la PAC, intégration aux grands réseaux de transport transeuropéens), elle garde avec Moscou des liens qui l’avantagent. En avril 2023, alors qu’il est en visite officielle à Moscou, le ministre hongrois des Affaires étrangères, Peter Szijjarto, annonce l’augmentation des livraisons de gazI> russe à la Hongrie via l’entreprise énergétique russe Gazprom. En effet, pour combattre l’inflation liée au prix de l’énergie, Viktor Orban avait annoncé l’extension d’un contrat gazier de 15 ans conclu avec Gazprom en 2021 et avait obtenu un prix du gaz plafonné à 150 euros le Mégawattheure. Et lorsque Kiev annonce officiellement en décembre 2024 la fin du transit du gaz russe sur son territoire, Budapest rétorque que ses importations gazières russes passent désormais d’abord par le territoire turc et le gazoduc russo-turc TurkStream. Mais parallèlement, la Hongrie fustige le blocage du transit du gaz russe par l’Ukraine et menace, le 31 janvier 2025, de bloquer les sanctions européennes contre Moscou – jouant sur l’UE d’une capacité d’influence inconnue jusque-là grâce au pouvoir que lui donne la nécessaire unanimité des pays membres de l’UE pour que celle-ci puisse mettre en application les sanctions.
Conclusion : « changer sans se renier » ?
Le choc exogène qu’a été la guerre en Ukraine pour l’Union européenne a induit chez elle une véritable bifurcation systémique avec, comme l’affirme Tara Varma, « une souveraineté inédite en construction ».
Mais cette souveraineté pose nécessairement la question du rapport aux Etats-Unis d’Amérique, avec un risque lancinant, celui d’une vassalisation progressive de l’UE aux Etats-Unis. Indéniablement, comme le note Nathalie Tocci, « en dépit de l'importance des initiatives de l'UE, ces dernières ne suffisent pas à inverser la tendance d'une plus grande dépendance aux Etats-Unis ». Vu du reste du monde, cette dépendance peut même sembler totale : diplomate de formation, brillant géopolitologue, le Singapourien Kishore Mahbubani va même beaucoup loin. Selon lui, l’UE « a perdu toute autonomie géopolitique à la suite du conflit ukrainien ».
Dès lors, pour paraphraser Maxime Lefebvre, les Etats de l’UE, et les institutions européennes elles-mêmes, sont confrontés à un triple défi: « Le défi des élargissements futurs », « le défi d’une puissance à consolider et à harmoniser », « le défi illibéral dans et hors l’Europe ». Et phénomène nouveau, ce défi illibéral n’est plus seulement posé par les grandes puissances assertives du monde multipolaire (Russie, Turquie, Inde de Narendra Modi…) mais, depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, par l’allié états-unien lui-même. A l’heure où Donald Trump affirme le souhait de Washington d’acquérir le Groenland au Danemark, mettant ainsi la pression sur un pays membre et de l’UE et de l’OTAN, l’acuité de ce défi illibéral n’en est que plus grand.
Dès lors, au moment où l’UE connaît des mutations et des recompositions majeures – entre fragmentations multiples et volonté de puissance assumée pour contrer le modèle russo-poutinien – l’un des enjeux actuels de la construction européenne consiste à retrouver du sens et à tenir un cap clair et consensuel. Et, à cette aune, Jacques Delors avait déjà livré une piste de réflexion majeure : être capable de bâtir une Europe apte à
Stéphane DUBOIS contact
Conférence proncée le 21 mai 2024 lors du collque
« Hommage à Jacques DELORS, (1925-2023), ancien élève du lycée Blaise Pascal. »