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Jacques Delors, la construction européenne et la guerre en Ukraine

Stéphane DUBOIS, Agrégé de Géographie, Professeur de chaire supérieure en CPGE

Stéphane DUBOIS est connu par ses travaux en géopolitique

En guise d’introduction. L'Union européenne, ou l’art de faire, désormais, de la géopolitique

    Jacques Delors incarne à lui seul un des moments les plus fastes de la construction européenne. Social-démocrate chrétien, humaniste dans l’âme, Il préside la Commission européenne deux mandats durant (1985-1995). Alors que l’idée même d’Europe est à ce moment quasiment consensuelle au sein des élites politico-économiques du Vieux continent, l’Europe incarne à cette époque une puissante mécanique, libérale et marchéiste, d’intégration territoriale et politique par la levée des frontières, l’interconnexion des réseaux nationaux (de transport, de l’énergie…) et le décloisonnement des marchés à une échelle communautaire.

    Tout au long de ses mandats, deux notions semblent absentes dans le logiciel de la construction européenne : la puissance et la géopolitique. La première postule le principe d’un monde de rapports de force et la seconde raisonne en termes de rivalités de pouvoir inscrites dans les territoires. Or, Jacques Delors semblait animé par deux regrets majeurs. Le premier réside dans l’incapacité de l’Union européenne à éteindre la tragédie de la guerre en ex-Yougoslavie. Le second renvoie à l’incapacité, durant des décennies, des institutions européennes à construire une Europe plus offensive dans les grandes rivalités internationales.

     Or, dès 2019, un virage s’amorce. Celui d’une Commission européenne définie par sa propre Présidente Ursula von der Leyen comme plus géopolitique. Cette même année, l’espagnol Josep Borell devient Vice-président de la commission européenne et Haut représentant de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité – lui qui fait partie de ceux que Pascal Boniface appelle les « partisans de longue date d’une relative autonomie européenne ». Et, forcément, l’attaque russe lancée contre le territoire ukrainien le 24 février 2022 transforme le virage en véritable rupture.

     Entrant dans le feu du conflit, l’Union européenne contredit alors un de ses paradigmes de fond, à savoir le rejet fondateur d'une politique de puissance.Ce faisant, elle clôture une longue tradition de railleries à l'égard de la supposée impuissance européenne, tout particulièrement entretenues par l’allié états-unien. Entre boutades de grands diplomates et aphorismes cinglants, l’Europe a maintes fois été présentée comme volontairement impuissante dans un monde fragmenté et conflictuel, bref, un paisible  herbivore évoluant dans un marigot de cruels carnivores.

    Pour l’Union européenne, la guerre en Ukraine ne peut être neutre. A ses frontières communautaires, sévit un conflit de très haute intensité et polymorphe. Guerre hybride ayant recours aussi bien à l’artillerie la plus classique qu’aux cyberattaques insidieuses, guerre territoriale dans laquelle la Russie occupe quasiment 20 % de l’Ukraine, guerre d’attrition qui s’étire sur un front de plus de 1 200 kilomètres, elle télescope les narratifs contradictoires construits par Moscou et Kiev et oppose au jeune Etat ukrainien un modèle politique russe à la fois illibéral, conservateur et autoritaire.

     A cette aune, il est légitime de se demander si, avec « le retour de la guerre » à ses frontières, l'Union européenne rentre, de façon autonome et souveraine, dans l'arène des grands rapports de force géopolitiques ?




Le « refus fondateur » (Maxime Lefebvre) de l’action militaire et du rapport de force violent



II     Le tournant ukrainien : Un « changement d'époque (Zeitenwende) » (Olaf Scholz). L’UE change de paradigme





III    Vers une UE puissance (Emmanuel Macron), souveraine et indépendante ?




Conclusion : « changer sans se renier » ?

    Le choc exogène qu’a été la guerre en Ukraine pour l’Union européenne a induit chez elle une véritable bifurcation systémique avec, comme l’affirme Tara Varma, « une souveraineté inédite en construction ».

    Mais cette souveraineté pose nécessairement la question du rapport aux Etats-Unis d’Amérique, avec un risque lancinant, celui d’une vassalisation progressive de l’UE aux Etats-Unis. Indéniablement, comme le note Nathalie Tocci, « en dépit de l'importance des initiatives de l'UE, ces dernières ne suffisent pas à inverser la tendance d'une plus grande dépendance aux Etats-Unis ». Vu du reste du monde, cette dépendance peut même sembler totale : diplomate de formation, brillant géopolitologue, le Singapourien Kishore Mahbubani va même beaucoup loin. Selon lui, l’UE « a perdu toute autonomie géopolitique à la suite du conflit ukrainien ».

    Dès lors, pour paraphraser Maxime Lefebvre, les Etats de l’UE, et les institutions européennes elles-mêmes, sont confrontés à un triple défi: « Le défi des élargissements futurs », « le défi d’une puissance à consolider et à harmoniser », « le défi illibéral dans et hors l’Europe ». Et phénomène nouveau, ce défi illibéral n’est plus seulement posé par les grandes puissances assertives du monde multipolaire (Russie, Turquie, Inde de Narendra Modi…) mais, depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, par l’allié états-unien lui-même. A l’heure où Donald Trump affirme le souhait de Washington d’acquérir le Groenland au Danemark, mettant ainsi la pression sur un pays membre et de l’UE et de l’OTAN, l’acuité de ce défi illibéral n’en est que plus grand.

    Dès lors, au moment où l’UE connaît des mutations et des recompositions majeures – entre fragmentations multiples et volonté de puissance assumée pour contrer le modèle russo-poutinien – l’un des enjeux actuels de la construction européenne consiste à retrouver du sens et à tenir un cap clair et consensuel. Et, à cette aune, Jacques Delors avait déjà livré une piste de réflexion majeure : être capable de bâtir une Europe apte à



« changer sans se renier ».

Stéphane DUBOIS contact

Conférence proncée le 21 mai 2024 lors du collque

« Hommage à Jacques DELORS, (1925-2023), ancien élève du lycée Blaise Pascal. »

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